Commentaires bienvenus (plus aéré cette fois

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Dans la communauté d’où je viens, on vit du bois. Pour la revente, pour nos baraques, pour la chasse, pour nos pièges…Pour la sève aussi. C’est fou le nombre de gens qui ignorent tout ce qu’on peut extraire de la sève des arbres quand on s’y connaît : nourriture, médicaments, poisons, hallucinogènes, un véritable arsenal chimique.
Seulement voilà, parfois les arbres tombent malades, rongés par une bactérie qui les liquéfie de l’intérieur. La sève, puis le bois prennent la consistance d’un liquide jaune limpide et l’arbre finit par s’effondrer, privé de support, son contenu s’écoulant en une énorme flaque poisseuse. On appelle ça l’ambroisie, du fait la ressemblance de la substance avec l’ambre. C’est une belle saloperie qui nous pourrit –littéralement- la vie et nous prive d’une bonne partie de notre matière première chaque année. Quand une zone est infectée par la bactérie, on n’a d’autre choix que de brûler le périmètre alentours pour éviter que la corruption ne se propage : c’est efficace, mais si on pouvait faire de la prévention, ça nous éviterait pas mal de pertes sèches. Bref l’ambroisie est une plaie à laquelle il a fallu s’adapter mais j’avoue que le phénomène ne m’inquiétait guère jusqu’à ce que l’on découvre da forêt d’ambre…
Le groupe dont je faisais partie avait pour mission de découvrir de nouvelles zones exploitables par la communauté, des portions de terrains assez boisées pour nous autres exploiter et assez sûres pour qu’on n’y risque pas nos os. Pas évident. On venait de repérer un bois dans une aire non cartographiée et on s’y était engagé en file indienne. La première impression était très bonne, de beaux spécimens de conifères apparemment en bonne santé, une végétation de sous-bois clairsemée permettant une progression rapide et diminuant les risques d’embuscades de la vermine. La vermine était d’ailleurs relativement absente, quand j’y pense. Je me souviens qu’on était plusieurs à penser avoir touché le gros lot ce jour-là. Jusqu’à ce que le mec qui marchait en tête nous signale un truc de bizarre.
C’était une masse jaunâtre plantée au beau milieu d’une trouée entre les arbres. En s’approchant un peu, on a tous vu que ça ressemblait pas mal à la substance produite par l’ambroisie chez les arbres…Sauf que c’était un putain d’humain en décomposition qu’il y avait à l’intérieur ! Le truc le plus macabre qu’on puisse imaginer. Je me souviens des rayons de soleil qui éclairaient la trouée. Ils couraient sur la croûte jaune comme sur le sarcophage doré d’une momie égyptienne, donnant un aspect solennel à cette statue morbide plantée au milieu d’un autel improbable. On distinguait encore nettement les lambeaux des vêtements du malheureux à l’intérieur, en plus de la chair putréfiée et des os saillants qui lui restaient et qui semblaient maintenant figés pour l’éternité.
La plupart des gars voulaient repartir, et j’avoue que je ne sentais pas très vaillant non plus. Mais le meneur nous a aboyé de continuer en nous traitant de pisse-froids, et personne n’a osé broncher. On a donc poursuivi, s’enfonçant un peu plus dans ce bois tout à coup devenu plus sinistre. Les hautes branches bruissant au vent semblaient comploter contre nous et l’absence de la vermine nous apparaissait non plus comme un bon présage, mais comme le signal indicateur d’une autre menace plus grande, plus sombre, tapie dans l’ombre et guettant chacun de nos pas…
On a trouvé une autre statue d’ambre. Puis plusieurs. Des dizaines. Plantées entre les arbres comme des gardiens immobiles, nous regardant passer et nous invectivant en silence pour oser troubler leur repos. Il y en avait de mieux conservés que d’autres, oripeaux et chair intacts comme si on les avait embaumé la veille. Certains, plus dérangeants, étaient figés dans des positions incongrues : une main en visière sur le front scrutant la lande, ou fouillant dans un sac, ou brandissant une machette dans un geste menaçant…Mais le pire qu’on ait vu, c’est un mec plutôt jeune, quasiment un ado, parfaitement conservé dans un bloc limpide. Il avait les yeux encore grands ouverts, les bras tendus et
le visage figé dans une expression d’horreur absolue. Il nous regardait comme un spectre blafard, tellement vivant qu’on aurait cru qu’il allait briser son emplâtre d’une seconde à l’autre pour nous entraîner avec lui dans son cauchemar. On a failli se pisser dessus de trouille en le découvrant. Le seul qui n’ait pas bronché, c’est le meneur. Il nous a encore forcé à poursuivre, nous perdre plus avant dans ce lieu maudit comme s’il voulait nous enfoncer lui-même dans la gueule du monstre qui ne manquait pas de nous attendre. A ce moment-là, j’étais sûr qu’on allait y passer, qu’on allait tous se faire happer par le truc invisible qui avait eu ce garçon et lui avait laissé ce masque de terreur autour des yeux. Putain quand j’y repense…
On a fini par sortir du bois, les jambes en coton et les tripes nouées. Il était finalement moins étendu qu’on le pensait, et on a réussi à en faire le tour dans la journée. Au soir, on a décidé de repartir. D’habitude on préfère éviter les marches nocturnes, mais là personne ne voulait passer la nuit près de cet endroit. Même le meneur n’a pas objecté. Quand on est revenu à la communauté quelques jours plus tard, on avait tous l’impression d’avoir fait un mauvais rêve, ou d’avoir souffert d’une hallucination collective malsaine. La forêt d’ambre fut déclarée inexploitable et zone hostile. Je ne pense pas que quiconque ait eu la courage de s’y aventurer depuis.
Non, on n’a jamais sur ce qui s’était passé dans cette forêt. Il n’y avait aucun signe de vie dans les alentours, aucune communauté qu’on aurait pu interroger ou blâmer pour ce qu’on avait vu. Pas de pistes, de traces, d’habitations abandonnées, rien. Rien que des arbres et ces putains de statues jaunes. Certains parlent d’une mutation de la bactérie de l’ambroisie, mutation qui la ferait s’attaquer aux hommes plutôt qu’aux arbres, mais je n’y crois pas. Car j’ai vu autre chose là-bas, et d’autres aussi l’ont vu. Les blocs d’ambres dont étaient recouverts les malheureux, il n’avaient pas une forme naturelle : ils étaient
sculptés. Taillés pour épouser les contours des macchabées qu’ils renfermaient. Voyez où je veux en venir ? Je crois qu’il y a là-bas, dans la forêt d’ambre, un malade qui se confectionne, je ne sais comment, un musée de cire dément avec des cadavres humains.
Et j’espère seulement que son inspiration ne le poussera jamais à s’intéresser à nous.